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Venise, la cité inversée ?

#1 13-10-2007 00:01:12

Boris_F
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Venise, la cité inversée ?

Discutons ici du sujet Venise, la cité inversée ? qu'on peut consulter ici :
--> http://www.pss-archi.eu/article-22.html


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#2 13-10-2007 14:46:18

Fred75
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Re: Venise, la cité inversée ?

Merci pour cet intéressant article, MyNight. J'aurais tout de même une remarque et une question à formuler. Je commence par la remarque ; tu écris :

MyNight a écrit:

Il est étonnant que cette ville-carrefour, d’un point de vue culturel, ne soit au centre de rien. [...] A l’inverse des autres villes du monde, Venise n’est pas un point nodal de relais entre d’autres villes, elle se vaut par et pour elle-même, elle s’est ‘auto-configurée’. De là à penser qu’elle est une pure œuvre de l’esprit, il n’y a qu’un pas.
Car à mon sens, c’est ce qu’elle est. Une pure œuvre de l’esprit, un objet qui n’a d’autre fin que lui-même, une fin sans fin comme dirait Kant en parlant de l’œuvre d’art. [...]

Tu sembles considérer que la ville aurait été conçue comme cela. Or s'il est vrai qu'elle n'est plus aujourd'hui "au centre de rien", ce n'est que par accident et tu n'ignores évidemment pas qu'il n'en a pas été toujours ainsi, puisqu'elle doit son développement à sa qualité de capitale et tête de réseau d'un empire depuis longtemps disparu, pour partie visible, maritime et commercial, dominant progressivement la Méditerranée orientale et le commerce entre l'Europe et l'Orient, et pour partie invisible car diplomatique et financier, rayonnant sur toute l'Europe.

Venise exerçait bien alors une fonction économique et politique. Son état actuel ne résulte donc pas de la volonté délibérée d'une équipe de promoteurs, d'architectes, d'urbanistes, d'ingénieurs et de planificateurs démiurges et géniaux décidant de construire ex-nihilo une cité idéale pensée comme une oeuvre d'art au sens contemporain du terme, contrairement à ce que pourrait laisser croire une analyse strictement formelle et décontextualisée. Ainsi se la représenter comme une Utopie réalisée, sorte d'objet idéal brutalement surgit au milieu de nulle part du rêve éveillé d'un poète borgesque ou d'un philosophe platonicien, relève à mon sens d'une rationalisation a posteriori, d'une interprétation anachronique, induisant le risque d'un contresens.

Cela n'invalide évidemment pas l'interprétation que peut s'en faire un contemporain, comme tu le décris ici, mais (au risque d'enfoncer une porte ouverte) en gardant à l'esprit que cette perception ne correspond pas nécessairement à l'intention initiale des bâtisseurs (désolé pour le lieu commun). Mais tu pourras sans doute me rétorquer que justement, il en est de même de toute oeuvre d'art ayant traversé le temps en conservant la force de "faire sens", par delà les époques et les civilisations, bien qu'ayant depuis longtemps perdu sa fonction initiale (voir la polémique sur les "arts premiers"). A7

Par ailleurs, je n'ai pas bien compris ce que tu voulais dire au sujet du Palais de Doges :

MyNight a écrit:

La charge n’est pas supportée par le bas de l’édifice, comme c’est toujours le cas, mais elle est posée sur des courbes qui transfèrent tout le poids de l’édifice sur les pilotis en bois qui pénètrent profondément dans le sol de la lagune.

Une illustration serait sans doute plus parlante qu'une longue explication, mais même une rapide recherche sur Google images ne m'a guère éclairé.

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#3 13-10-2007 15:25:48

Boris_F
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Re: Venise, la cité inversée ?

Tu sembles considérer que la ville aurait été conçue comme cela. Or s'il est vrai qu'elle n'est plus aujourd'hui "au centre de rien", ce n'est que par accident et tu n'ignores évidemment pas qu'il n'en a pas été toujours ainsi, puisqu'elle doit son développement à sa qualité de capitale et tête de réseau d'un empire depuis longtemps disparu, pour partie visible, maritime et commercial, dominant progressivement la Méditerranée orientale et le commerce entre l'Europe et l'Orient, et pour partie invisible car diplomatique et financier, rayonnant sur toute l'Europe.

Oui, bien sûr, ça c'est très clair. Non, elle n'est au centre de rien que géographiquement, en tant qu'île simplement. Pas de grande voie appienne qui mène à elle (enfin c'est une image, puisque Venise a été fondée bien après)... Il est paradoxal de constater qu'une ville aussi puissante n'est pas été géographiquement connectée, en tant que carrefour. Je ne connais guère d'autre exemple de cette conformation, en fait...  F9

Ainsi se la représenter comme une Utopie réalisée, sorte d'objet idéal brutalement surgit au milieu de nulle part du rêve éveillé d'un poète borgesque ou d'un philosophe platonicien, relève à mon sens d'une rationalisation a posteriori, d'une interprétation anachronique, induisant le risque d'un contresens.

Non, à dire vrai les interprétations divergent de ce point de vue. Selon certains analystes, Venise serait tout de même dans cette optique idéaliste au sens platonicien du terme. Je te conseille la lecture d'un ouvrage fabuleux sur le sujet :

Sergio Bettini, Venise, naissance d'une ville, Paris-Tel Aviv, Editions de l'Eclat, 2006 (traduit de l'italien, Venezia, Nascita di una citta, Milan, Neri Pozza, 1978

Oui, et puis comme tu le dis, mon intérêt ici était de présenter un regard 'naïf' sur la cité telle que je l'ai ressentie, et crois-moi, c'est une cité qui m'a donné une véritable claque dans la figure. Aussi dense que Florence, mais justement sans la moindre comparaison, de manière totalement différente... En tout cas, je peux te dire une chose : j'y retournerai, et si j'ai les moyens, pendant un bon mois.

Pour le Palazzo Ducale, voici deux photos qui peuvent peut-être montrer de manière plus explicite ce que je voulais dire :

http://ladefense.nuxit.net/photos/mynight/venise/v122.jpg

http://ladefense.nuxit.net/photos/mynight/venise/v126.jpg

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#4 13-10-2007 16:20:51

Good
Arc de Triomphe
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Re: Venise, la cité inversée ?

Très beau texte Mynight!
Je ne sais à quelle saison tu es allé visité Venise, mais la perception qu'on peut avoir de cette ville peut changer radicalement selon la couleur du ciel et la température. Un première visite en mai m'avait laissé effectivement l'image d'une ville "effilée" (selon la terminologie de Calvino), toute de pilotis, canaux, ruelles, avec une compression progressive de l'espace, depuis la vaste étendue de la lagune jusqu'aux étroits passages aquatiques, en passant par le grand canal qui dsitribue effectivement l'espace entre les deux rives. Ton interprétation est d'autant plus confirmée qu'il n'y a quasiment aucun pont sur le Grand Canal: aberrant pour le piéton, mais somptueux pour le visiteur en gondole qui conserve intacte la sensation d'espace et de perspective qui s'écoulent ensuite dans les canaux de traverse secondaire.
Par contre un deuxième séjour en février m'avait plutôt déçu: la ville était soudain froide, très humide, grise, sombre, suintante: il n'y avait plus vraiment d'air et d'espace alors, mais seulement l'eau qui semblait tout envahir.
Mais je souscris à la vision de "la cité idéale": on ne peut rien enlever ni rien ajouter à Venise. C'est la cristallisation parfaite d'une urbanité qui n'existe que là-bas, celle du batelier et du gondolier. Pas de route, de chemins de fer, de métro, de carrefour... La ville semble se mirer à jamais dans son unicité qu'elle sait irréplicable!

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#5 13-10-2007 16:24:33

Boris_F
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Re: Venise, la cité inversée ?

Entièrement d'accord, Good ! J'y suis allé l'été, dans une année plutôt tiède et agréable en plus. On m'en a parlé dans les mêmes termes que les tiens concernant l'hiver. Cette ville a vraiment des centaines de visages malgré son unicité...


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#6 13-10-2007 16:33:12

Fred75
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Re: Venise, la cité inversée ?

MyNight a écrit:

Il est paradoxal de constater qu'une ville aussi puissante n'est pas été géographiquement connectée, en tant que carrefour. Je ne connais guère d'autre exemple de cette conformation, en fait...  F9

Comme exemples contemporains approchant, je pense à Singapour, ainsi qu'Hong-Kong jusqu'à sa rétrocession, du moins dans une certaine mesure, car ce sont des centres purement commerciaux et financiers dépourvus de puissance politique, à la différence de Venise, modèle le plus achevé de la thalassocratie.

Non, à dire vrai les interprétations divergent de ce point de vue. Selon certains analystes, Venise serait tout de même dans cette optique idéaliste au sens platonicien du terme. Je te conseille la lecture d'un ouvrage fabuleux sur le sujet :

Sergio Bettini, Venise, naissance d'une ville, Paris-Tel Aviv, Editions de l'Eclat, 2006 (traduit de l'italien, Venezia, Nascita di una citta, Milan, Neri Pozza, 1978

Tu avais déjà évoqué ce bouquin il me semble. Décidément, il va falloir que je me le procure.

Oui, et puis comme tu le dis, mon intérêt ici était de présenter un regard 'naïf' sur la cité telle que je l'ai ressentie, et crois-moi, c'est une cité qui m'a donné une véritable claque dans la figure. Aussi dense que Florence, mais justement sans la moindre comparaison, de manière totalement différente... En tout cas, je peux te dire une chose : j'y retournerai, et si j'ai les moyens, pendant un bon mois.

Je n'y suis jamais allé (le côté piège à touristes et les prix me rebutent un peu), mais ton enthousiasme met l'eau à la bouche. A7

Pour le Palazzo Ducale, voici deux photos qui peuvent peut-être montrer de manière plus explicite ce que je voulais dire :

Je crois comprendre : tu veux parler des murs porteurs extérieurs, portés par des colonnes elles-mêmes posées sur des arcades dont les colonnes s'appuient sur des pilotis ? Il est vrai que cette dématérialisation progressive de la façade vers le bas offre une vision assez étonnante et plutôt à l'inverse de ce qu'on peut voir habituellement, y compris dans l'architecture gothique. Ou plus exactement le bâtiment, surgissant des flots ou reposant sur le vide, semble se matérialiser, se remplir progressivement à mesure qu'il s'élève, tel une image fractale comme tu l'évoquais.

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#7 16-10-2007 11:04:19

JP
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Re: Venise, la cité inversée ?

Tu dis "présenter un regard naïf sur la cité"... en passant j'aimerai être aussi naïf... ;)

Initialement je voulais confronter ma vision quant à Venise. Je me suis rendu compte, à mesure de l'écriture, de la difficulté d'écrire sur Venise. Un sentiment de culpabilité alors que d'autres l'ont fait.
In fine, étant déterminé à présenter moi aussi mon regard (lui très naïf) sur la cité et sur ma démarche photographique, un sentiment de culpabilité s'est fait jour. Celui d'être comme les autres à photographier Venise, à capturer Venise comme le faisait les vedutistes du XVIIIe siècle... et pour qui je me prends?
J'ai voulu appeler Morand à mon secours... car Venises est aussi un regard (je n'irai pas jusqu'à dire naïf) personnel... plus que cela Venises est intimement lié à sa vie.
Vie et expérience urbaine ne font alors qu'un.

Je n'ai alors pas suffisament d'affinité avec Venise pour écrire convenablement...retour à l'expérience photographique.

Venise la cité inversée?
Je voulais dire l'anti-ville... et puis au fur et à mesure...l'anti-ville était une ville à par entière, différente, mais une ville en déclin. Le tourisme ne tue pas la ville. Son pire ennemi est sans doute le vénitien...
Ce sont eux qui abandonnent massivement la ville... un des rares exodes urbains

Malgré tout Venise ne répondra surement jamais à mes attentes.

Pour la cité inversée, ou mon anti-ville...
une expression m'avait beaucoup plus. "Voir Venise dans le retroviseur"...
Je laisse à chaque y mettre le sens qu'il souhaite...

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#8 17-10-2007 18:39:23

archimonde
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Re: Venise, la cité inversée ?

JP a écrit:

Je me suis rendu compte, à mesure de l'écriture, de la difficulté d'écrire sur Venise. Un sentiment de culpabilité alors que d'autres l'ont fait.

Bien au contraire, si on n'ose pas ne serait-ce que d'écrire et commenter sur une ville comme Venise, comment on arrivera alors à construire ou changer quelque chose dans cette ville?
C'est en confrontant nos idées, en allant lire les idées des autres, connus ou inconnus, qu'on arrive à "comprendre" un peu une ville, à chacun de nous un regard différent, à chacun une vision différente et des divers souvenirs, cette ville a mille et un visages et mille et une images, il va falloir réunir mille et un personnages pour avoir une petite idée de ce qu'elle représente, mais il faut oser B3

Malgré tout Venise ne répondra surement jamais à mes attentes.

Qu'est-ce que tu attend d'une ville comme Venise, J.P.?
N'ayons pas peur, même si c'est l'une des plus belle ville du monde, elle restera comme dirait très bien MyNight, le résiltat du travail de l'homme...

Pour ma part, je pense que le vénitien n'est pas l'ennemi de Venise, c'est le fait de transformer cette ville en un mythe, c'est ça son ennemi, c'est l'idée qu'on voudrait avoir de cette ville, si nous changeons notre approche, nous et les milliers de touristes qui l'abordent, elle deviendra une ville comme une autre qui vit, qui respire et qui continue, laissons la libre avec ses habitants, ses commerces, ses canaux, ses beautés et ses faiblesses, pourquoi vouloir absolument l'idéaliser plus que d'autres?

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#9 20-10-2007 10:35:26

Shaggoo
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Re: Venise, la cité inversée ?

Rouge brique

1789, Riva del Ogio. Au premier étage de la bâtisse dont la façade donne fièrement encore sur le Grand canal, une vieille femme en cheveux gris, filasses, a entrouvert les hauts battants de sa fenêtre. Elle s'est penchée, à peine, dans la brume légère et froide de ce matin d'avril, pour suivre des gondoliers à la manœuvre, oscillants et rieurs entre les pieux de bois. Elle toise un instant ma curiosité déplacée. A quelques mètres du quai, au bout d'un étroit ponton, Sylvie, en appui sur une paline, attrape enfin le bon angle et met en boîte les blanches colonnades du Câ d'Oro.

Le marché aux poissons est tout proche. Vide et silencieux. Dans Venise qui s'éveille se perdre est un plaisir charmant. Passer la main sur le crépi rouge et poudreux d'un mur, prendre à gauche ou plutôt non, à droite. Gravir lentement les marches d'un pont en fer, respirer l'air, lever les yeux vers les volets clos. Quelques chaises et des tables au milieu d'une ruelle. Se mêler aux vénitiens qui vous ignorent, le temps d'un cappuccino del Doge et d'un chocolat chaud, si crémeux. Le ciel, d'un gris parfait, comme du linge pendu sèche entre les toits. La mousse de lait, trempée de café tiède, fond sur ma langue...

Il faut profiter de ces moments là. Avant la grande marée des caméscopes en tee-shirt et les premiers embouteillages de gondoles sous les cliquetis des badauds. Avant les vaporetti bondés, les poussettes qui braillent, les amoureux qui piétinent et ces jeunes en grappes, avachis, à l'ombre du campanile. Avant les chapeaux à grelots, les maillots bleus Italia, les hilares en troupeau, les lunettes noires hallucinées des collégiennes mâchouillant en file indienne...

Fuir les abords de la piazza San Marco, les dorures naïves de la basilique et l'austérité de la maison ducale. Après le déjeuner, retrouver le labyrinthe des calli, suivre nos ombres sur le pavé. Ponte del Diavolo prendre une pause et un café, assis, au calme d'un petit canal. L'eau clapote, doucement, le long des briques verdies de mousse. Le soleil, encore frais, met le couvert aux terrasses et des reflets aux murs. Sylvie est heureuse, marcher me fait du bien. Nous prenons le chemin de l'Arsenal...

J'ai traversé cette ville comme on tourne un présentoir chargé de cartes postales. Venise est un jardin minéral, un paradis urbain comme on en verra plus. Une illusion. On cherche au détour d'une rue, au milieu d'une place, dans ses perspectives, ses ondulations, ses couleurs, les fantômes d'un passé, un certain esprit, un génie sans doute qui ont, depuis longtemps, fui la lagune. Venise est un phantasme, une idée sublimée dans nos têtes pressurisées et nos cœurs à roulettes. Certes Venise est belle, authentique, historique. Mais l'émotion ne vient pas. Les palais résonnent, les canaux s'ennuient, les cours sont vides, les églises tristes et les portes fermées...

http://shaggoo.free.fr/shaggoosphere/

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#10 20-10-2007 11:11:46

Boris_F
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Re: Venise, la cité inversée ?

Très intéressant (et bien écrit), merci Shaggoo  C10


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#11 20-10-2007 13:42:53

le renard
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Re: Venise, la cité inversée ?

+1 Merci Shaggoo ! D2
(et le cappuccino au petit matin, dans un café où ça ne parle qu'italien, fait aussi partie de mes bons souvenirs à Venise)


*** Skyscraper Spirit Wonder Llama ***

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#12 28-02-2016 15:30:48

3V+A
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Re: Venise, la cité inversée ?

Je vous propose un autre regard sur Venise et par là même une autre approche sur l'espace de la ville en générale, ouvrant des possibilités multiples pour qui désire intervenir sur les projets urbains.
Ce texte est extrait d'un ensemble de textes composant ce que j'ai nommé "Le Vide et la ville" et qui est une promenade sur 18 sites que j'ai eu l'occasion de visiter dans mes pérégrinations.
Voici celui traitant de Venise.


2.  À PROPOS DE VIDE


Venise, samedi 30 mars 1985.

Au dernier moment, j'avais pu obtenir une chambre dans ce petit hôtel à deux pas de San Marco où, l'année précédente j'avais séjourné une fin de semaine. Il venait juste de rouvrir pour la saison. Aussi, la plupart des chambres étaient libres et j'avais pu choisir la mienne au troisième étage avec vue sur les toits, côté San Marco.
En rentrant, vers deux heures du matin, j'avais retrouvé ce plaisir à chaque fois renouvelé de «sentir» cette ville d'une façon tellement physique entre les bruits de pas, de voix, des chats qui se disputent des chattes, le clapotis des canaux, une gondole qui glisse avec un léger bruit que l'on devine, ces multitudes de sons qui sont comme la respiration d'un corps bien vivant et où l'on se sent partie prenante.
Mais la véritable surprise viendrait le lendemain matin, lorsque vers huit heures, poussant les volets de ma fenêtre, je découvrais les coupoles de San Marco dans la lumière encore un peu laiteuse du matin naissant. Et là, brusquement, j'avais eu envie d'aller sur la piazza  prendre un café.

Je ne pourrais pas dire combien de fois j'ai parcouru cette «marzaria dell'orologio» et arrivant dans les derniers mètres, avant de passer sous cette tour de l'horloge, marquer un temps d'arrêt avant de pénétrer dans ce lieu magique qu'est la piazza San Marco.
Je m'étais dirigé‚ vers le Museo Correr où un groupe de personnes attendait, semble-t-il, l'ouverture de l'exposition du moment et à part quelques passants, elles étaient les seules à meubler l'espace. Arrivé sous la galerie, je m'étais retourné vers San Marco machinalement. D'habitude, le regard s'en va se promener de-ci, de-là, du campanile à la basilique, vers un détail de façade, un regard, une lumière...
Le Vide.
Le Vide dans toute sa plénitude.
Dense.
Et je m'étais rendu compte qu'il n'y avait pas de mot pour signifier ce Vide dans notre langue. Il me revint à l'esprit un passage traitant du Vide dans un livre sur Lao Tseu que j'avais utilisé pour une étude urbaine. Ce qui m'avait paru d'un intérêt particulier, était le fait qu'il y eut un nom pour le désigner, en l'occurrence «wou» qui pourrait se  traduire dans l'idée de ce qui reçoit par: mère, femelle, matrice.

Voici ce texte qui est le chapitre 11 du Tao-tê-king. (Le livre de la Voie et de sa vertu)
Bien que trente rayons convergent au moyeu
C'est le vide médian
Qui fait marcher le char
L'argile est employée à façonner des vases
Mais c'est du vide interne
Que dépend leur usage
Il n'est chambre où soient percées porte et fenêtre
Car c'est le vide encore
Qui permet l'habitat
L'être a des aptitudes
Que le non-être emploie. (Traduction de F. Houang et P. Leiris)

Je revenais sur mes pas en direction du campanile, tournais à droite sur la piazzeta. Le soleil avait réussi à percer la brume matinale sur la lagune et ses rayons jouaient avec les ondulations de l'eau. San Giorgio, en ombre chinoise, fermait la vue. Puis étant arrivé dans le milieu de la piazzeta, je m'arrêtais.

Comme l'on dit: « un ange passe». Il passait.

Deux Vides se côtoyaient.


     Vous devez imaginer qu'ici il y a une photo de l'entrée de Venise "la Piazetta" marquée pour les deux colonnes, l'une portant le lion de St Marc et l'autre de la statue de St Théodore qui furent rapportées de Constantinople. L'espace ainsi marqué représente pour moi cette notion de Vide. Un Vide qui est tout sauf vide.


Deux Vides superbement pleins d'une intense vie. L'âme de la ville était là devant moi, pour parler Occidental. Était-ce parce que, depuis quelque temps, je me préoccupais de l'idée du «Vide» dans la ville? Du rôle fondamental qu'il joue, à mes yeux, dans l'espace urbain que je ressentais aussi fortement que l'attrait de ce lieu résidait probablement dans cela.

Il y a quelques années de cela, j'avais eu l'occasion d'arriver  par vaporetto depuis la lagune venant de Punta Sabbioni, dans la brume matinale; j'avais eu, comme tout à chacun, le choc du spectacle de Venise  surgissant devant moi, de débarquer et d'entrer dans la ville. Cependant, comme l'on n'arrive pas face à la piazzetta, comme cela devait se pratiquer auparavant, que devant soi se profile d'abord le palais  des Doges et que, ensuite seulement, on pénètre sur la piazzetta, l'on ne peut pas sentir à ce point, que là, est le ventre de la ville. La mère par  la mer. Que l'un et l'autre sont indissociables, comme le Yin et le Yang,  complémentaires.
Le lieu le plus magique de Venise est défini par du Vide, mais quel Vide!
Un Vide matérialisé par ces deux colonnes portant les symboles de la sérénissime, tels ces portiques japonais appelés «Torii » . Marquage entre ce support minéral et rigide et ce support liquide et mouvant. Yin et Yang.
Le Vide du dedans de la cité et celui du dehors de la cité. L'artificiel et le naturel, articulés par cette « porte» très orientale que marquent ces deux colonnes à la façon d'un torii.
Il m'apparaissait seulement maintenant que ce lieu, ce vide entre ces deux colonnes, était vraiment l’endroit le plus plein de cette ville. Plein d’une densité variable selon les heures et les saisons, il me semble. Peut-être était-il nécessaire qu’une certaine lumière, un certain calme se conjuguent pour en révéler toute sa réalité. Et puis avoir soi-même une certaine disponibilité.
Cependant, après coup, je m’étais dit que ce vide, présenté comme cela, pourrait laisser entendre que seuls les moments de moindre occupation d’un lieu pouvaient  révéler le Vide. Il n'en était rien.
Lorsqu'à la fin de l'après-midi, les terrasses des cafés de la piazza occupent l'espace avec leurs orchestres, c'est à une autre image du Vide à laquelle nous sommes confrontés. C'est alors les notes de musique et les va-et-vient des passants et des badauds qui révèlent ce Vide splendide qu'est la piazza San Marco.
Ce peut être aussi la lumière au soleil couchant sur les façades de San Marco et sur le campanile ou quelques arcades. Enfin, le Vide, cela se construit et certains de ces Vides sont plus forts, plus intenses que d'autres dans leurs vies.
Si un Vide n'a pas de vie, cela s'appelle pour moi du néant.
Venise a beaucoup de Vides et les plus attachants et les plus beaux ne sont pas obligatoirement les plus majestueux et les plus grandioses.

Il suffit de s'aventurer dans la ville à l'écoute du Vide.
Ce n'est pas ce qui manque à Venise.

C'est peut-être ce qui en fait sa force, son charme subtil, indicible. Mais Venise n'échappera pas à l'état de néant qui la guette, comme tant d'autres cités anciennes si l'usage de ses espaces ne se maintient en vie. La forme n'est rien en soi. Il y faut la vie. Malheureusement, la pompe à activité qu'est la périphérie de la ville, à  l'exemple de tant d'autres villes, peut provoquer la transformation des Vides en néants, bien mieux que toutes les épidémies et autres catastrophes des siècles passés. Ceci étant en partie le résultat de l’hyper protection des centres anciens et de leur transformation en espace muséal. Ce qui est pas loin de la mort.


Boris_F, le renard, Maraudeur et détails ont aimé ce post.

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