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New York (3) – De l'Hudson à l'East River, a cultural strip

Par N. Quantin alias Chéricutz, le 11/11/2025 à 13:30

Après avoir arpenté le cardo maximus de Manhattan en descendant le long de l'éclectique et électrique Broadway, ce nouvel article se propose de prendre un chemin de traverse en recherchant une sorte de decumanus musardus d'ouest en est, qui s'attardera aussi dans Central Park et les lieux culturels qui jalonnent ce parcours.

Central Park, au cœur du métabolisme new-yorkais (CC BY-SA N. Quantin)



Les rives de l'Hudson, ou comment les marges irriguent la Grosse Pomme

View of the world from the 9th avenue, de l'artiste roumano-américain Saul Steinberg, 1955. L'illustration a été popularisée une vingtaine d'années plus tard lorsque The New Yorker en a fait sa Une en mars 1976 (© Courtesy of Saul Steinberg / The New Yorker)

Partir à l'abordage : oublier qu'il y a cinquante ans une autoroute urbaine surélevée1 mangeait les bords du fleuve et qu'il était hors de question pour un fragile bipède d'espérer échapper aux fauves à quatre roues dans cette jungle urbaine ; oublier qu'ici même c'était Meatpacking, ses friches coupe-gorges, ses trains restés au triage depuis trop longtemps, tout comme ces hobos2 revenus de l'American way of life ; oublier qu'à l'aube des années 2000, New York se relevait à peine de décennies chaotiques, que ces berges n'étaient pas encore rendues au public, que les tours d'Hudson Yards n'étaient qu'un rêve de dollars dans les yeux de leurs promoteurs, que les ruines du WTC fumaient encore et qu'il n'était pas si évident que le vaste monde puisse y poursuivre sa course folle3. Au loin, le New Jersey semblait émerger sur la rive d'en face, autre monde encore industriel, rejeton de cette Amérique éternelle, frontière à l'assaut de la planète dont le souffle venait à manquer.

Traverser donc ce boulevard urbain toujours zébré d'automobiles et s'aventurer de l'autre côté du chemin de halage mutant pour rejoindre la berge et toucher l'Hudson – à fleur d'eau –, mais avant cela éprouver les marges de la ville : asphalte, rail de sécurité, muret de béton, grillage, rivage artificiel, plantes pionnières, sauvages, vagabondes. Fouler ces piers n'ayant plus vocation à métaboliser les énormes flux de marchandises entrant et sortant du ventre de la ville par-delà les océans. Croire à ce qui, longtemps, a dû apparaître comme un rêve inaccessible – étouffé dans l'œuf par l'ampleur apparemment irrémédiable de l'enfer hors sol.

Au-delà de l'Hudson, les rives du New Jersey ou la frontière américaine (CC BY-SA N. Quantin)


Plan d'usage de l'eau issu du master plan de l'Hudson River Park (© Hudson River Park Trust)

Pourtant, c'est aujourd'hui une réalité, et après un lent processus de maturation, l'Hudson River Park existe depuis près de 25 ans. La ville s'est refaite sur elle-même, s'est digérée et régénérée pour former progressivement un étonnant chapelet d'espaces publics courant de Battery Park jusqu'à la 59e rue4 : quais de promenade, pistes cyclables, aires de street workout, musée nautique, jardins flottants, embarcadères touristiques, et aussi d'immenses esplanades accueillant non plus des chimères underground s'immisçant dans les muqueuses de la ville mais des événements, éphémères, et parfaitement légaux, concrets et assumés qui cultivent le champ des possibles à même le béton dans des espaces capables de tout…

Ce samedi soir du 19 août 2023, par exemple, c'est barbecue au Pier 76 ! Ou plus exactement, un festival à ciel ouvert entre food trucks et sunset, à moitié recouvert d'une sorte d'immense pergola urbaine (charpente métallique sans couverture résultant du recyclage brutaliste d'une ancienne halle de fret dévoilant son squelette) et égrenant nonchalamment ses chaises tranquillement disposées devant une scène tournante d'artistes à la gouaille chaude de l'Amérique éternelle. Tout un programme, bon enfant, et loin des clichés habituels du fleuve – West Side stories5 – reflétant la face cachée de la ville mortifère6, charriant ses déchets aussi bien matériels que moraux. Car, depuis près de 70 ans, mais surtout lors des trois dernières décennies, les bords de l'Hudson se renouvellent progressivement de Chelsea à Hudson Yards, en passant par l'iconique immeuble de BIG7. Progressivement, la ville reconquiert la berge de son fleuve historique. Remonter celui-ci sur deux dizaines de kilomètres jusqu'au nord de Manhattan et aux Cloisters est l'une des expériences les plus marquantes de cette ville aux mille facettes : silhouette de Jersey City dans un long travelling à vélo perçu depuis l'arrogante grande sœur, skyline de Midtown, Hudson Yards et Downtown depuis les bateaux qui sillonnent en tous sens fleuves et baie, sensation toujours cinétique de cette ville immense, changeante, fractale, pan d'humanité se reflétant dans une géographie liquide8.


Encore une fois, et au risque de me répéter, Big Apple est comme beaucoup de ces cités qui ont régné un temps sur le monde : à la fois ville ouverte et ville multiple, façonnée par l'eau, New York est tout autant une porte sur l'espace maritime morcelé de la baie de New York et ses 76 îles qu'un gateway vers les contrées intérieures à découvrir, coloniser, exploiter, mais aussi alimenter, desservir et irriguer aussi bien matériellement que culturellement9. Rappelez-vous, l'Hudson porte le nom de son « découvreur » européen, qui, en 1636, remonte cet estuaire et perçoit à quel point ce site est unique et pourrait devenir la clé de l'Amérique du Nord : par cette large voie navigable, ancien fjord d'une profondeur hors normes, il est possible de s'enfoncer à travers un vaste massif forestier giboyeux jusqu'à proximité des Grands Lacs et d'ouvrir ainsi tout un continent ! Mais lâchons un peu la géographie des grands espaces qui s'invite lorsqu'on s'aventure au bord du grand fleuve, et retournons-nous vers le cœur battant de Mannahatta, trouée d'air pur dans le tissu urbain rêvé par un illustre paysagiste, Frederick Law Olmsted.


Central Park, grand vide ou grand souffle ?

Fenêtre sur la ville (CC BY-SA N. Quantin)

Une rue enfilée, quatre avenues et bien sûr Broadway traversés, quelques encablures à pied ou à vélo, et l'Upper West Side est avalé. Nous voici face au Park : oubliés l'orthogonalité maniaque de la trame viaire surmontée des envolées lyriques en Z, la symphonie des klaxons et des sirènes, les fumeroles échappées du métro et les flaques débordant des caniveaux, les nuées de taxis jaunes et les dandys rastas tenant le trottoir devant le deli on the corner, les arcades bricolées d'échafaudages et de contreplaqué, les enseignes aléatoires et plus ou moins d'actualité qui se surajoutent décennie après décennie, les cours anglaises proprettes ou déglinguées, les modénatures et bosselages savants des brownstones centenaires et leurs cinquante nuances de grès : alors que tu entres dans l'antre qui creuse le core de New York, ton cœur est comme lavé de la ville dans un Greenwashing accéléré : quittons la jungle urbaine et pénétrons l'œil du cyclone.

Central Park est évidemment, avec la grille de rues et d'avenues, l'autre acte fondateur de l'urban design unique de Manhattan. Il accompagne en effet l'expansion du XIXe siècle – basée sur une rationalisation du foncier constructible valorisable et adaptée à l'extrême rapidité de sa croissance démographique – d'un nécessaire balancier à la fois social et environnemental. Celui-ci se matérialise par la création d'un immense vide central en contrepoint des deux limites linéaires périphériques que sont l'Hudson River et l'East River. Préservé de l'incroyable tabula rasa planificatrice appliquée à la géographie physique de l'île, l'espace central dévolu à un futur parc est d'une dimension titanesque pour l'époque, alors même que la ville n'est encore qu'une sorte d'aspiration moderniste à la création d'un monde nouveau, rationnel, dynamique, la matrice d'un développement infini. Ce rectangle est tout sauf un vide, mais bien plutôt le pendant dualiste à l'habitat des humains, artificiel et industrialisé.

Plan de Central Park tel qu’imaginé par Olmsted et Vaux en 1857 (© Courtesy of the United States Department of the Interior, National Park Service, Frederick Law Olmsted National Historic Site)

Car Central Park représente en quelque sorte le chaînon américain d'une pensée paysagiste en pleine effervescence au XIXe siècle et qui se réinvente tandis que l'industrialisation bouleverse en profondeur la fabrique de la ville occidentale en l'accélérant à tous les niveaux : jamais auparavant un nombre aussi important de jardins publics n'aura été créé in extenso sur une si courte période. Chacun à leur manière, ils sont alors une tentative de réponse au fait urbain qui s'intensifie de part et d'autre de l'Atlantique avec la révolution industrielle – et son corollaire, une certaine appréhension des élites devant l'expansion démographique et la fragilisation du corps social : celui-ci va-t-il littéralement étouffer à mesure que les populations s'agglutinent, les miasmes s'agglomèrent et l'air s'intoxique ? Mais là où les empires britannique et français encadrent la nature dans une vision fantasmée, romantique et magnifiée10, les USA en même temps que l'Allemagne11 – deux nations en pleine construction – inventent un espace social total en dessinant un paysage qui veut réconcilier le citoyen, la nature et la modernité au cœur de la cité.

Quel rôle alors attribuer à un parc nouveau, conçu pour une ville nouvelle, dans le Nouveau Monde : mettre en scène le pouvoir central comme dans les siècles précédents ou bien servir d'agora saine de corps et d'esprit au théâtre social en pleine mutation, telle une soupape aux tensions de la cité ? Quelle place donner à la nature dans cette équation : agrémenter un plan classique comme dans les jardins à la française ou lyrique comme ceux à l'anglaise, dans un jeu subtil où le paysage est à la fois matériau et ressource ornementale, ou bien s'appuyer sur les services écosystémiques – même si, pour le coup, l'expression est clairement anachronique – que cette nature peut apporter pour contrebalancer les pressions anthropiques que la ville impose au milieu et à ses habitants ? Quels usages favoriser dans cet espace gigantesque : apparat, représentation, événements ou bien activité physique, respiration, contact avec la nature ? Frederick Law Olmsted, considéré comme le père de l'architecture du paysage, va tenter dans son projet pour Central Park d'y apporter sa propre réponse, où il s'agira de créer les conditions d'une wilderness apprivoisée et de matérialiser une forme d'hygiénisme ultime au service du fait social en offrant notamment « un sentiment de liberté élargie »12.

Mais par où aborder le Park, en tant que vivant humain, ancré au sol et débarqué de son avion transatlantique ? Choisissons de reprendre là où nous l'avions frôlé dans l'article sur Broadway, au niveau du Dakota, où résidaient Yoko Ono et John Lennon, et devant la porte duquel ce dernier fut assassiné. Au-delà de ces grilles, une forêt urbaine – une vraie, pas de celle de quelques centaines de mètres carrés que les services communication des villes européennes, les genoux claquant devant les crises environnementales et un électorat qui gronde, se vantent de planter ces dernières années. Dans cette forêt, une clairière immanente : Strawberry Field, Peace & Love fragile et intemporel d'où s'échappent depuis plus de 40 ans les dernières sonorités de Sixties, depuis longtemps évaporées. On y vient du monde entier, et tout au long du jour le public s'y succède ; les John Lennon de service prennent leur quart, et le temps semble s'arrêter, au moins l'instant d'un selfie sur la rosace d'Imagine.


Dès l'entrée, la magie du parc opère, à la fois mondiale et intime, universelle et personnelle, instagrammable et ressentie. Le lieu est à l'échelle de New York, c'est-à-dire hors d'échelle. On s'y perdrait avec délectation pendant des heures et des jours, et qui sait, peut-être pourrait-on y trouver un refuge, s'inventer une vie nouvelle façon Robinson dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, où l'on pourrait retourner à la nature, vivre arboricole, ne plus croiser les autres humains et leurs propres folies entassées tout contre la sienne – amas d'énergie borderline qui semble être l'âme même de cette ville qui vous happe. Le parc en est la part végétale : il vous séduit et vous phagocyte, vous ensorcèle telle une Brocéliande urbaine, et dans ses entrailles sont tapis des monstres et des mythes, des sorts et des licornes. Combien de livres, de films ont exploré cet aspect mystique du Park ? Je n'oserais en chercher la réponse au risque de me perdre dans l'arborescence des influences méphistophéliques tout autant que merveilleuses13.

Central Park depuis le réservoir (CC BY-SA N. Quantin)


Mais le Park, c'est avant tout, à mon sens, une histoire de sens justement : le rayon de soleil reflété par un de ces géants de verre qui le bordent au sud et projette ombres et lumières dans les frondaisons et les clairières ; la brise légère et printanière qui adoucit les mœurs des amoureux contant fleurette dans le Ladies Pavillon au bord du Lake ; la fraîcheur inattendue autant que bienvenue en parcourant, l'été, les North Woods à deux pas de Great Hill ; la brume d'automne brouillant les sentiers bordant le Jacqueline Kennedy Onassis Reservoir ; le blizzard glacé et les joues rougies alors que filent les patineurs sur Wollman Rink, transformant les terrains de tennis des beaux jours en carte postale pour heures enneigées. Partout, grande et petite échelle se mêlent, grands momentum et petits souvenirs, en gestation avant même qu'on ne parcoure le Park et ânonne les noms sur le plan, chargés d'Histoire et d'histoires : Bethesda Terrace, Women's Rights Pioneers Monument, Gapstow Bridge, Sheep Meadow... La liste est sans fin, comme du reste toute la toponymie new-yorkaise, sorte de poupées russes de vadémécum culturel. C'est à mes yeux le plus grand choc mêlant à parts égales réalité et fantasme lorsqu'on arpente cette ville.


Central Park, cœur vibrant des institutions culturelles new-yorkaises

Et que dire alors des équipements culturels de renommée mondiale qui ponctuent le site ou en jalonnent les abords ? On peut sans forcer en compter une petite vingtaine dans et autour du parc ! Ainsi, à l'ouest se situe par exemple l'American Museum of Natural History. La vénérable institution, ouverte en 1877, a d'ailleurs été imaginée en même temps que Central Park, dont elle constitue une sorte d'extension au-delà de la 8e avenue, visible sur le master plan d'origine. Le paysagiste Calvert Vaux est ainsi crédité tout comme l'architecte Jacob W. Mould. Traitant essentiellement d'histoire naturelle, le musée accueille près de 5 millions de visiteurs par an et a fait l'objet d'une superbe et immense extension en béton projetée de plus de 17 000 m² en 2023 par Studio Gang. À l'est, son pendant d'ampleur en taille et en attractivité est sans conteste le MET (Metropolitan Museum of Art), l'équivalent américain du musée du Louvre, qui présente une collection d'œuvres des grandes civilisations et voit passer lui aussi plus de 5 millions de visiteurs chaque année. Construit au début du XXe siècle directement dans le parc, il y occupe en quelque sorte la surface bâtie que l'AMNH a permis de trouver en extension hors de la trame de l'autre côté. C'est une exception, car si l'espace du parc (comme souvent à cette époque) accueille de nombreux autres bâtiments ou architectures lieux de vie sociale, ceux-ci sont plus généralement tournés vers le spectacle vivant14, l'initiation à la nature15 ou encore la pratique d'activités physiques16.

L'extension contemporaine par Studio Gang en 2023 de l'American Museum of Natural History (CC BY-SA N. Quantin)


Néanmoins, les musées – notamment ceux présentant des œuvres artistiques ou des collections historiques – restent la marque de fabrique du creuset culturel qui rayonne autour de Central Park. Ils sont particulièrement nombreux sur la façade est du parc, qui égraine de nombreuses collections privées, thématiques, philanthropiques et souvent retraçant l'histoire des communautés17. Deux phares surplombent cette masse d'érudition qui donne le tournis, car ce sont autant des œuvres architecturales que des lieux d'exposition, et ils valent de s'y immerger autant pour la qualité des œuvres présentées que pour l'expérience muséale et scénographique qu'ils offrent.


53W53 signé Jean Nouvel en 2019, une tour de 320 m en extension du MoMA (CC BY-SA N. Quantin)

Le MoMA est de fait incontournable. Ouvert en 1929 dans la frange nord de Midtown, à quelques rues du parc, il sera remanié en profondeur en 2004 par Yoshio Taniguchi, puis agrandi en 2019 sous le pilotage de l'agence Diller Scofidio + Renfro, qui commande à Jean Nouvel une extension adjacente au musée. Dans cet îlot très dense, Jean Nouvel érigera sur ce terrain traversant entre la 53e et la 54e rue une tour fine jouant avec les règles d'urbanisme et considérée comme la première des Spin Towers constituant Billionaire's Row. Le 53W53 s'élève ainsi avec grâce, supporté par un exosquelette formé de croisillons et s'affinant progressivement dans un prisme au déhanché complexe jusqu'à 320 m – largement au-dessus des mid-rises voisins qui voient rouge. Les étages inférieurs abritent des espaces liés au musée, un restaurant et des services de la résidence, tandis que les étages supérieurs sont dévolus à 145 condominiums de grand standing, aménagés par Thierry Despont. Quant aux collections du musée, c'est une plongée enthousiasmante, avec de nombreuses œuvres picturales iconiques (Warhol notamment), mais aussi une pièce monumentale accueillant un impressionnant panoramique des Nymphéas de Claude Monet – vu ici comme un précurseur de l'abstraction lyrique américaine (Pollock et Rothko), que le musée développe largement. On peut aussi y voir une production contemporaine bien vivante, marquée par une critique des rapports sociaux et raciaux qui traversent la nation américaine, tout comme les individus qui la composent – sommés de trouver leur place et d'affirmer leur identité à travers des positionnements communautaires subis autant que choisis.


Mais le sommet à mes yeux est sans aucun doute le musée Guggenheim. Patiemment dessiné par Frank Lloyd Wright18 – légende au sommet de son art –, il abrite les œuvres rassemblées dans la première moitié du XXe siècle par un grand collectionneur qui a donné son nom au musée19. On y trouve une salle impressionniste aussi inattendue que magistrale (Pissarro, Manet, Degas, Renoir, Cézanne, Gauguin, Van Gogh !), mais aussi des œuvres de Chagall, Kandinsky, Klee, Mondrian ou Léger. Cependant, la majorité de l'incroyable espace central est consacrée aux expositions temporaires, et ainsi, à l'été 2023, le musée présentait une rétrospective majeure de l'œuvre de Gego20, artiste germano-vénézuélienne infiniment adaptée au lieu qui l'accueillait comme dans un cocon.


La spirale, la verrière, le mouvement. Musée Guggenheim (CC BY-SA N. Quantin)

Dans la profession, les architectes se passent le mot : au Guggenheim, pour respecter la volonté du maître et vivre pleinement son architecture cinétique, il faut d'abord monter d'un trait par l'ascenseur jusqu'au sommet et déboucher sous la verrière zénithale en forme d'étoile ; puis, en douceur, descendre la longue spirale en pente douce et se laisser habiter par le vide central – dense comme une émotion artistique, vital comme un souffle –, plonger dans ce mouvement presque liquide, continu, qui porte le corps autant qu'il le désoriente. La rampe se déroule alors comme un fil d'eau où le visiteur devient son propre point fixe, pris dans une gravité suspendue, tel un radeau tranquille. Pas de marches, aucun angle ni cassure, mais, à l'image du Park auquel il fait face, une sorte d'espace organique vivant, chaud et vibrant comme aimait à les penser Wright – un topos où la modernité cesse d'être tranchante pour devenir maternelle.

Dans cette conque de béton clair, les fils d'acier de Gego semblaient conçus à même l'atmosphère, tissés et soudés l'instant d'avant, éphémères et éternels comme des excroissances naturelles du lieu : lignes tendues, mailles légères, structures fragiles mais obstinées, occupant l'air autant qu'ils s'y estompaient. Dans la magie ainsi suspendue, l'exposition Measuring Infinity ressemblait moins à un requiem qu'à une symbiose – un accord au-delà de l'espace et du temps entre deux modernités organiques : celle de Wright, architecte du mouvement et de la douceur, et celle de Gego, ingénieure des vides, tisseuse d'une stabilité ténue et impermanente. Pris dans cette lente chorégraphie centrifuge21, ce n'était plus un musée figé et encore moins une œuvre pensum, mais une expérience infiniment cinétique, un champ de forces où la matière et le vide s'appelaient sans jamais se confondre.


Vers l'East River, l'échappée belle

Le Lower East Side depuis Roosevelt Island (CC BY-SA N. Quantin)


Mais il est temps de laisser ici les plaisirs de l'esprit, enivrants comme des paradis artificiels, pour s'ancrer à nouveau dans le monde réel. Ressortons à l'air, libres ! Dernière étape de notre périple est-ouest : rejoindre les eaux salées au bord de la baie. Tout comme l'Upper West Side, son alter ego oriental s'avale en quelques rues pour qui vise l'estuaire. Traffic Jam sur la Cinquième, quelques bords à tirer entre les rues et les avenues, et c'est la 57e qui file vers l'Orient sous les hautes silhouettes des tours résidentielles. Au bout de la rue, le quai, le Queensborough Bridge et le tramway. Nom trompeur ! Ici, pas de cabines en bois pittoresques comme à Lisbonne, pas de crémaillère à l'assaut de la colline comme à Frisco, pas même de rails dans les pavés comme en Europe, mais l'un des rares exemples de téléphérique urbain historique22, offrant une vue unique sur la ville et franchissant le bras de la rivière pour rejoindre Roosevelt Island. Encore une surprise new-yorkaise pour le prix d'une MetroCard !


Arrêtons-nous là, descendons sur ce lambeau de terre à mi-chemin de Manhattan et du Queens. Hors du temps et de l'espace, l'île tout en longueur a d'abord servi de lieu de relégation au XIXe siècle, lorsqu'elle s'appelait Blackwell's Island23. Rebaptisée Roosevelt Island en 1973, ouverte à l'urbanisation et desservie par le tout nouveau transport par câble, elle connaît alors une nouvelle vie via un développement résidentiel expérimental signé de l'urbaniste catalan Josep Lluís Sert. Il y dessine entre 1970 et 1974 quelques îlots semi-fermés24, brutalement sévères, dans l'esprit du CIAM qu'il a dirigé de 1947 à 1956. Plus au sud, le tissu, heureusement, s'aère, et les immeubles plus récents, savamment désordonnés, laissent passer un regard traversant cette île de très faible épaisseur (environ 200 m de large pour 3 km de long). Une promenade permet de descendre à la pointe sud en profitant d'un long travelling sur Manhattan, et notamment le siège des Nations Unies du Corbusier, avec en arrière-plan l'Empire State et le Chrysler Building. Étrange sensation que de longer les ruines de l'ancien hôpital de Smallpox25, dont seules les façades dénudées de tout second œuvre ont été parfaitement conservées, comme figées dans le formol d'un temps qui n'a jamais existé ainsi. Entre la rythmique des alignements d'arbres et de lampadaires, des bancs typiquement new-yorkais sont officiellement adoptés : de petites plaques discrètes y gravent un souvenir, une personne, une routine disparue26.


Chorégraphie des voies et des places, danse vitale des humains dans la ville, patrimoine immatériel, futile et profond : autant de traits qui marquent l'âme new-yorkaise, notée avec justesse par Jane Jacobs : « la confiance d'une rue se tisse lentement à partir d'une infinité de petits contacts quotidiens sur les trottoirs : s'arrêter boire une bière, demander un conseil à l'épicier, échanger une opinion avec le marchand de journaux, emprunter un dollar au pharmacien. »27. Dans le courant de l'East River glissent de lourds chalands, doublés par des navettes fluviales et des bateaux chargés de touristes, appareils photo pointés vers la skyline. Un cormoran s'envole alors que l'écume s'efface. Le soleil irradie puis disparaît entre les tours de Midtown, tandis que les lumières s'allument dans le Lower East Side, mais aussi dans le Bronx, dans le Queens, dans le New Jersey, et partout dans les ramifications de cette conurbation infinie d'humanité vibrante. La rumeur, emplie de colères autant que de rires, s'estompe peu à peu sur les ponts qui relient les hommes. La terre ferme à bâbord nous appelle. Demain, nous enjamberons ce dernier bras de mer et nous aventurerons un peu plus loin dans les boroughs pour s'encanailler dans un Brooklyn Boogie.

Skyline au soleil couchant (CC BY-SA N. Quantin)



Nicolas Quantin alias Chéricutz, le 02/11/2025

Notes et références

  1. Construite entre 1929 et 1951, la Miller Highway courait de Battery Park jusqu'à la 72e Rue le long du West Side. La superstructure sur pilotis métalliques, qui séparait les flux conformément aux prescriptions modernistes rationalistes – en mettant les voitures au zénith et les piétons dans l'ombre – dut brutalement être fermée en 1973 à la suite de l'effondrement d'une section de voie au passage d'un camion. L'ouvrage d'ingénierie, édifié avec des matériaux peu pérennes et des techniques trop frustres, souffrait déjà d'une forme de délabrement avancé et d'une pression trop grande du trafic. Dès lors, la question de la pertinence même de l'infrastructure s'est posée d'une façon inédite. Faillait-il reconstruire à l'identique, augmenter les capacités du système, ou bien au contraire en profiter pour repenser le rapport de la ville au fleuve ? La réponse resta si longtemps en suspens que l'on constata un phénomène étonnant : celui du trafic évaporé. Parallèlement, l'impact environnemental de la solution longtemps avancée (reconstruction d'une autoroute en tunnel) devint crucial, notamment au regard de l'écosystème marin et de sa biodiversité, ce qui se solda par un jugement fédéral négatif en 1985. Le projet fut alors réorienté vers le profil apaisé et traversable qui existe aujourd'hui, avec renaturation des berges et réappropriation des espaces auparavant fonctionnels. Entièrement démolie en 1989, l'autoroute fantôme laisse place, en 2001, à un boulevard urbain à 2x4 voies. Cette expérience a profondément marqué les urban studies sur la mobilité, avec notamment les travaux de Sally Cairns, Stephen Atkins, Phil Goodwin et Carmen Hass-Klan dans les années 2000. Voir notamment Disappearing Traffic? The Story So Far, in Municipal Engineer, London, 2002.
  2. Le journaliste Ted Conover a réalisé une immersion au long cours dans le monde finissant des hobos et en a tiré un passionnant reportage qui a pris la forme d'un livre : "Rolling Nowhere: Riding the Rails with America's Hobos", 1984 (Viking/Penguin).
  3. Clin d'œil au roman éponyme de Colum MacCann, "Et que le vaste monde poursuive sa course folle". Publié en France chez Belfond en 2009, cette œuvre de fiction dresse un portrait du New York cabossé des seventies, de ses marges et de ses survivants, en commençant son récit par un fait divers réel bien qu'halluciné, celui du funambule français Philippe Petit traversant sans harnais ni filet le vide séparant les Twins Towers alors âgées de quelques années à peine.
  4. L'Hudson River Park se présente comme la réappropriation publique d'une succession de piers et de places ayant chacun leur morphologie, souvent issue de leur histoire portuaire ou industrielle. Aujourd'hui, leurs usages sont essentiellement tournés vers les équipements publics à vocation sportive, culturelle ou commerciale, chacun avec son caractère et son ambiance propres. Le tout est relié par une berge plus ou moins large et généreusement végétalisée qui draine les modes actifs. L'ensemble couvre 200 hectares de Battery Park jusqu'à la 59e rue, les circulations douces se prolongeant jusqu'au nord de Manhattan.
  5. Montée pour la première fois à Broadway en 1957, West Side Story est emblématique du quartier à l'époque où, populaire, il accueillait dockers et ouvriers. Relatant les tensions montantes entre gangs ethniques portoricains (les Sharks) et WASP (les Jets), l'œuvre est une réinterprétation moderne du mythe de Roméo et Juliette. Portée par la musique intemporelle de Leonard Bernstein, jouée 732 fois (!) entre 1957 et 1959 sur les scènes de Broadway, puis reprise dans le monde entier, la comédie musicale sera rapidement adaptée au cinéma en 1961 (réal. Jerome Robbins et Robert Wise), puis fera l'objet d'un remake soigné en 2021 (réal. Steven Spielberg).
  6. Mr William par exemple, qu'allait-il faire dans cette 13e avenue fantasmagorique ? La chanson, écrite par Jean-Roger Caussimon et Léo Ferré en 1950, projette l'auditeur français dans un New York fantasmé, presque de carton-pâte dans ses clichés : un miroir d'eau et d'asphalte où se reflètent les désirs et les chutes du rêve occidental moderniste. L'employé modèle du titre n'est ni truand ni héros, mais juste ordinaire, happé par la pluie et le whisky dans les bas-fonds de cette avenue qui n'existe même pas sur la carte, puisque, en quelque sorte, c'est dans le limon du fleuve maudit que son âme se noie. Cette invention poétique rejoint tout un imaginaire façonné par la musique, la littérature et les films noirs, notamment dans les années 1940 et 1950 : celui des docks, des néons, des pavés mouillés, des âmes fatiguées. On peut citer On the Waterfront (Elia Kazan, 1954), The Asphalt Jungle (John Huston, 1950) ou encore Sweet Smell of Success (Alexander Mackendrick, 1957). Vingt ans plus tard, Martin Scorsese reprendra ce flambeau crépusculaire avec, bien sûr, Taxi Driver (1976), mais aussi Mean Streets (1973), et filmera la Miller Highway et ses lumières toxiques comme un purgatoire urbain. Sergio Leone, Brian De Palma, mais aussi Woody Allen dans un style à la fois plus nostalgique et ironique, se serviront également du fleuve comme un décor expressionniste.
  7. BIG a conçu en 2016 un ovni dont il a le secret : VIA 57 West (sis évidemment au croisement de la 57e Rue Ouest et de la 12e Avenue), en front de fleuve. Ni high-rise ni mid-rise, ni tour, barre ou même îlot, le bâtiment prend la forme d'un prisme tronqué, ouvert vers le sud et creusé d'un jardin intérieur, joyau invisible depuis la rue. Irisé par la lumière du soir, caressant ses cassettes métalliques, l'immeuble se signale de loin : silhouette gentrifiée, immédiatement identifiable dans la frontline de l'Hudson. Plus de détails sur ArchDaily.
  8. Les paysages de l'Hudson – qu'ils soient naturels (le fleuve sauvage) ou artificiels (la skyline de la ville qui ne dort jamais) – ont beaucoup inspiré les artistes visuels de ces deux derniers siècles. On peut citer notamment les peintres au XIXe siècle avec l'Hudson River School (Thomas Cole, Frederic E. Church et Asher B. Durand), mais aussi les photographes au cœur du XXe s. (Berenice Abbott, Brassaï et même le français Henri Cartier-Bresson).
  9. Pour s'immerger dans la géographie physique et culturelle de la fascinante New York, écoutez le passionnant podcast que Maxime Blondeau lui a consacré dans sa série intitulée Le Petit Atlas sur RFI. J'y retrouve à l'oreille une petite musique que j'ai tenté de vous fredonner dans cette série d'articles.
  10. Le Regent's Park à Londres (1811-1826) ou les Buttes-Chaumont à Paris (1864-1867) sont de cette veine, prolongeant une manière de travailler la nature comme un décor depuis plusieurs siècles dans un style romantique (les fausses ruines, les reliefs artificiels, les rocailles, les cascades…).
  11. Pour les États-Unis, Central Park (1857-1876) est évidemment la référence centrale, mais Prospect Park (1859-1873), situé à Brooklyn et également signé Olmsted et Vaux, prolonge la volonté de créer un vaste espace vert central et social au cœur des bassins de vie de la mégalopole naissante. En Allemagne, le Tiergarten à Berlin (1830-1880) explore également ces questions avant tout sociales.
  12. Le concours pour l'aménagement de Central Park est remporté par Frederick Law Olmsted, assisté de Calvert Vaux, en 1857. Partiellement inauguré en 1858 et finalisé vers 1876, Central Park est dès son origine pensé comme un laboratoire où les paysagistes cherchent à créer un lieu favorable à la santé publique, support de l'équité sociale et sanctuaire pour la faune et la flore. De nombreux documents sur l'histoire du parc, et notamment son impact sur l'architecture du paysage, sont à découvrir dans la partie consacrée à l'histoire de sa création sur le site officiel de Central Park, mais aussi sur Olmsted online.
  13. Allez, dans un raccourci manichéen, on peut vite brosser deux équipes. D'un côté, les gentils : Kevin dans Maman, j'ai (encore) raté l'avion (C. Columbus, 1992) glissant sur la glace comme sur un tapis magique, les amants de Serendipity (P. Chelsom, 2001) qui se croisent sous la neige (forcément) immaculée, mais aussi Harry, qui rencontrant Sally (R. Reiner, 1989), déambule avec elle dans les allées du parc, devenu le théâtre de révélations et de hasards bienveillants. De l'autre, les méchants, comme dans L'Associé du diable (T. Hackford, 1997) où le parc devient piège et les sentiers sinueux les complices de sombres désirs. Entre les deux, les personnages de Moon Palace (P. Auster, 1989), Stuart Little (E.B. White, 1945) ou City on Fire (Garth Risk Hallberg, 2015) traversent un espace personnifié, une entité presque vivante, autonome, qui guide, séduit ou enferme. Central Park n'y est alors plus décor, mais acteur de l'intrigue et de la vie de ses personnages : tour à tour magicien, juge, labyrinthe cruel. Magie blanche et magie noire s'y entrecroisent, et la forêt urbaine et animiste étend son emprise sur des âmes dont il n’est pas sûr qu'elles soient les maîtres du jeu.
  14. Parfois fermé comme le Delacorte Theater, c'est plus souvent des espaces ouverts qui accueillent l'été des concerts comme sur le Rumsey Playfield et son voisin intimiste le Naumburg Bandshell. Au sud-ouest du Park, près de Columbus Circle, se trouve l'immense Lincoln Center for the Performing Arts, lieu central de création artistique contemporaine qui abrite également le New York City Ballet et le Metropolitan Opera, et voit défiler chaque année 6,5 millions de personnes ! Issu d'un vaste plan de renouvellement urbain entamé en 1955 sous la houlette de Wallace K. Harrison, il regroupe autour d'un vaste parvis public – rare à New York, la référence restant le Rockfeller Center, plus vieux d'une vingtaine d'années – des salles de spectacles signées des plus grands architectes de l'époque, notamment le Philarmonic Hall de Max Abramowitz (ouvert en 1962) et le Vivian Beaumont Theater d'Eero Saarinen (1965).
  15. L'une des volontés premières d'Olmsted, lorsqu'il conçoit Central Park, est d'offrir à la ville un théâtre où s'exprime cette nature sauvage – si symbolique de l'Amérique des grands espaces –, à mi-chemin entre pédagogie, immersion et préservation. Outre le musée d'histoire naturelle, on y trouve aussi, entre autres, le Central Park Zoo, le Hallett Nature Sanctuary, le Shakespeare Garden, ou encore les Kwanzan Cherry Blossom Trees.
  16. Dans la logique hygiéniste, l'activité physique au grand air apparaît comme un vecteur de santé et un facteur d'émancipation et de réalisation individuelle. On trouve dans le parc notamment une colline pour pratiquer le frisbee, de nombreux courts de tennis et de baseball, et plusieurs patinoires extérieures en hiver.
  17. Citons, rien qu'en remontant la Cinquième Avenue le long de l'Upper East Side : The Frick Collection, Ukrainian Institute of America, The American Irish Historical Society, Neue Galerie New York, Cooper Hewitt Smithsonian Design, The Jewish Museum, Museum of the City of New York, El Museo del Barrio, The Africa Center… N'en jetez plus ! À noter que chaque lieu draine de quelques dizaines à plusieurs centaines de milliers de visiteurs chaque année.
  18. Figure fondatrice du modernisme organique américain, Frank Lloyd Wright (1867–1959) conçoit le Solomon R. Guggenheim Museum entre 1943 et 1959, à l'apogée d'une phénoménale carrière de 72 ans ! Son plan se déploie autour d'un grand vide entouré d'une rampe en spirale continue, pensée comme une expérience de circulation et de vision globale. Le musée n'est plus une suite de stations dans des salles aux cimaises blanches, de forme et de contenu interchangeables, mais un parcours continu et fluide en prise avec les œuvres de son temps. C'est aussi un programme assez original pour F. L. Wright puisqu'il n'a construit qu'une dizaine de musées parmi près de 1100 projets et 530 réalisations, et que c'est le seul bâtiment qu'il a construit à New York !
  19. Le musée tire son origine de Solomon R. Guggenheim (industriel américain fortuné, conseillé par l'artiste Hilla Rebay), qui regroupe dès les années 1930 une collection d'art « non objectif » autour de Kandinsky, Delaunay ou Bauer. Un premier lieu est fondé en 1939, le Museum of Non-Objective Painting. Rapidement, des études sont lancées pendant la guerre pour le bâtiment que l'on connaît aujourd'hui. L'ouverture de celui-ci n'interviendra qu'en 1959, année de la mort de Wright et 10 ans après celle de Guggenheim. Depuis, l'initiative privée est devenue une institution internationale déclinée dans un réseau muséal mondial (Venise, Bilbao et bientôt Abou Dabi).
  20. Gego, de son vrai nom Gertrud Goldschmidt, est née à Hambourg en 1912 dans une famille juive. Dotée d'une double formation d'architecte et d'ingénieur à la Technische Hochschule de Stuttgart, dans la lignée de l'avant-garde allemande du Bauhaus, elle doit fuir l'Allemagne nazie en 1939 pour s'installer au Venezuela, où elle devient une figure essentielle du mouvement de l'art cinétique, particulièrement développé localement (Soto, Cruz-Diez) mais influent mondialement. Cette trajectoire, comme en suspension entre l'Europe laissée en proie à l'horreur et l'Amérique du Sud, lumineuse mais pleine de masques, innerve en effet son œuvre d'une tension rare : une géométrie habitée, émotive et vibrante, comme si la rigueur du dessin d'ingénieur y était sans cesse contrebalancée par la mémoire du déplacement et de la fragilité. La rétrospective au Guggenheim, “Gego : Measuring Infinity”, a été présentée du 31 mars au 10 septembre 2023.
  21. Dans sa critique du 6 avril 2023, Holland Cotter écrivait dans le New York Times : « Few artists have ever felt so at home in Wright's building — her works seem to hover in its air like organisms finding their habitat. » (« Rares sont les artistes à s'être sentis aussi à l'aise dans le bâtiment de Wright — ses œuvres semblent flotter dans l'air comme des organismes trouvant leur habitat. »). De son côté, le magazine Artforum soulignait : « A curatorial choreography that turns the spiral into an extension of Gego's own reticulated cosmos » (« Une chorégraphie d'exposition qui transforme la spirale en une extension du cosmos réticulé propre à Gego »).
  22. Inauguré en 1976, ce téléphérique était en son temps un symbole de modernité verticale. À la même époque, et dans la tradition touristique des villes de montagne, la société Pomagalski (entreprise locale de rayonnement mondial) a failli lancer à Grenoble un dispositif similaire traversant la ville historique, avant que la municipalité n'opte finalement pour un tramway sur rail. Plus tard, Medellín ou Toulouse adopteront des systèmes comparables.
  23. Blackwell's formait, avec Wards, Randall's et North Brother Islands, un archipel sanitaire et disciplinaire typique des stratégies de ségrégation urbaine américaines du XIXe siècle : éloigner la maladie, la folie, la pauvreté, tout en les intégrant à une logique d'administration métropolitaine. Cette stratégie n'est pas nouvelle et est même assez typique de ces isolats que les grandes villes occidentales ont souvent institué au-delà de leurs portes ou de leurs ponts. On peut citer comme exemple français les hospices de Toulouse repoussés au-delà de la Garonne sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle au Moyen Âge, ou encore le couple îles du Frioul / château d'If à Marseille, destinés à trier marchandises et humains descendus des bateaux et potentiellement porteurs de la peste au XVIIIe siècle, et à oublier les prisonniers (cf. Le Comte de Monte-Cristo). Aux États-Unis, la prison de haute sécurité sur l'île d'Alcatraz, dans la baie de San Francisco, en est également un parfait exemple.
  24. Opération typique de la pensée moderne, l'ensemble développe équipements, espaces publics et environ 1000 logements abordables dans une typologie en terrasses, pilotis en rez-de-chaussée, fûts d'ascenseur desservant trois ailes tous les trois étages et rues verticales en coursives. Quelques belles planches, photos d'archives et explications sur ce projet sont à voir sur HIC arquitectura et sur a+t architecture publishers.
  25. Le Smallpox Hospital, construit entre 1854 et 1856 et conçu par James Renwick Jr., architecte de la cathédrale Saint-Patrick sur la 5e Avenue, fut le premier établissement spécifiquement consacré au traitement de la variole (jusqu'à 100 patients) jusqu'en 1875 avant de devenir une école, puis d'être abandonné dans les années 1950. Ses ruines spectrales, consolidées et classées en 1976 par la New York City Landmarks Preservation Commission, demeurent aujourd'hui visibles à la pointe sud, en vis-à-vis du Four Freedoms Park de Louis Kahn (2012). Cette patrimonialisation est symptomatique de la régénération progressive des marges new-yorkaises de lieux de rejet en lieux de mémoire et/ou de vie.
  26. Les commemorative benches (bancs commémoratifs) sont une marque forte du patrimoine immatériel new-yorkais, typiquement américaine dans sa manière de faire mémoire individuelle et collective, sociale et culturelle, en tentant d'attraper le temps qui passe, les relations interpersonnelles, l'inconscient collectif. On les retrouve à tous les coins de rue dans le dense réseau de parcs et de squares de proximité, mais aussi bien sûr dans Central Park, l'Hudson River Park, et donc dans le Southpoint Park de cette île dont le nom lui-même est un acte mémoriel. « Adopter » un banc permet ainsi de laisser une trace dans l'espace public – au sens quasi métaphysique – et accessoirement d'en financer l'entretien au travers de plusieurs programmes municipaux et gouvernementaux qui leur associent une plaque gravée indiquant un nom, une date et parfois une courte dédicace.
  27. « The trust of a city street is formed over time from many, many little public sidewalk contacts. [...] It grows out of people stopping by at the bar for a beer, getting advice from the grocer, comparing opinions with the newsstand man, and borrowing a dollar from the druggist. »
    — Jane Jacobs, The Death and Life of Great American Cities, 1961.
    Figure majeure de l'urbanisme et de la pensée urbaine du XXe siècle, Jane Jacobs est connue pour sa critique radicale de la planification moderniste et sa défense des villes vivantes, mixtes et organiques, fondée sur l'observation empirique et la vie quotidienne des habitants, qu'elle a développée comme journaliste. Elle a notamment activement combattu le projet de l'autoroute Lower Manhattan Expressway dans les années 1960–1970, contribuant à sa suppression.

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