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L'espace coréen : du temple aux grands ensembles (3/3)

Par Thierry B., le 03/11/2007 à 12:01


La Corée, le pays qui aime les grands ensembles ?

Première partie
Deuxième partie

Il n'est pas certain que la Corée aime les tanji. Cho Sehui raconte les drames personnels survenus lors de l'élimination des quartiers anciens dans La Petite Balle lancée par un nain, grand succès littéraire de la fin des années 1970. Surtout, comme on me l'a expliqué, les habitants n'ont pas réellement le choix : il n'y avait et il n'y a toujours pas d'alternative au système des tanji pour les classes moyennes. V. Gélézeau avance d'autres éléments pour tenter d'expliquer l'étonnant succès de ce mode de logement :

    * la généralisation même du tanji amène les habitants à ne pas envisager d'autre possibilité que le tanji. L'idée de confort moderne, apportée par les grands ensembles, leur reste associée alors qu'on installe aujourd'hui les mêmes équipements dans des maisons individuelles. Par ailleurs la Corée, serrée entre mer et montagne, dépourvue de richesses naturelles, vivrait dans une culture de la rareté du foncier. Construire en hauteur apparaît dès lors comme la solution, même si les études montrent que la construction de barres n'accroît pas la densité par rapport à des quartiers plus traditionnels : le tanji permet surtout de créer des espaces verts. On sait que Paris, avec son architecture essentiellement héritée du 19e siècle, est l'une des villes les plus denses du monde. Séoul, malgré ses tanji, n'atteint pas ces sommets.
    * le tanji satisfait les intérêts de tous : l'État qui, jusqu'à la démocratisation récente, appréciait de disposer d'un type de logement collectif qui facilite un certain contrôle sur la population ; les entrepreneurs qui, depuis quarante ans, décrochent des contrats de plus en plus importants pour des ensembles toujours plus gigantesques ; les particuliers eux-mêmes, qui spéculent sur le système d'attribution des appartements. Pendant longtemps, un système de tirage au sort permettait de recevoir un appartement à un prix moins élevé que celui du marché ; après avoir habité l'appartement pendant un an, le bénéficiaire pouvait revendre l'appartement et s'inscrire à nouveau à la loterie. Le taux de rotation des habitants en tanji est donc très élevé.
    * le système du tanji a bénéficié d'un soutien efficace des pouvoirs publics qui les a présentés comme l'instrument et le symbole du développement économique. Dès les débuts le gouvernement a encouragé les fonctionnaires à s'installer dans les tanji, évitant ainsi l'association entre grands ensembles et milieux défavorisés qui s'est généralisée chez nous. V. Gélézeau rapporte des exemples d'actions de promotion menées dans les années 1990 auprès de l'élite coréenne installée à l'étranger : en échange de leur retour au pays, ils ont pu obtenir un droit à occuper un logement dans un tanji réputé.

Risquerai-je un parallèle avec la France ? Non pas celle du Corbusier, mais celle d'Haussmann. Il ne s'agit pas d'assimiler la France de Napoléon III et la Corée du dictateur Park. Rien chez nous n'a égalé la transformation complète de l'économie, des mœurs et des mentalités que la Corée a connue depuis les années 1960. Sur le plan esthétique, l'immeuble haussmannien ne constitue pas la même rupture que le tanji : il représente une simple étape dans une longue évolution qui part de la maison médiévale et s'achève dans l'immeuble Art Déco et le choc de la Seconde Guerre mondiale.

Toutefois l'immeuble haussmannien, comme le tanji en Corée, a accompagné dans le domaine du logement l'apparition de la société industrielle de masse. Il a incarné dans la chair de la ville les mutations d'une société marquée par l'afflux de tout un peuple dans la ville-capitale. L'un comme l'autre sont nés d'une politique volontariste menée par un pouvoir autoritaire et mis en œuvre grâce à la spéculation privée. Le modèle haussmannien s'est imposé aux classes moyennes et supérieures à travers tout Paris, avant de se diffuser dans les grandes villes de province, voire à l'étranger. Il a ainsi fini par constituer, comme le tanji en Corée, le fonds commun du paysage urbain en France. C'est la référence par rapport à laquelle tous les autres styles se définissent, soit qu'ils s'en rapprochent, soit qu'ils s'y opposent radicalement.

Les tanji, il est vrai, n'occupent guère les centres-villes commerçants, où l'on trouve surtout des bâtiments bas. Mais les quartiers commerçants ne contribuent pas comme les tanji à construire l'image « typique » de villes coréennes. Les façades y sont recouvertes d'enseignes lumineuses et de publicités qui occupent toute la largeur du bâtiment et leur retire tout impact proprement architectural : le bâtiment disparaît sous sa fonction.

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Comment utiliser la façade ? Comme support de signes commerciaux (Suwon) ou comme composition esthétique (Paris) ? - © Thierry B.

On n'en déduira pas hâtivement que le tanji va connaître au XXIe siècle la même postérité et le même prestige que l'immeuble haussmannien chez nous. Les premiers tanji ont déjà été détruits et reconstruits. V. Gelézeau note que les prestigieux Hyundai apatu d'Apgujeong eux-mêmes se dégradent. La question de la rénovation de ces grands ensembles construits à la chaîne va se poser dans les années à venir.

Pendant ce temps la Corée brûle les étapes d'un développement économique et social que l'Europe a parcouru pas à pas au cours des XIXe et XXe siècle. Personne ne peut donc prévoir si le modèle du tanji persistera ou si l'évolution de la société suscitera de nouvelles manières de se loger. La « culture de flux » qu'Augustin Berque a décrite dans la ville japonaise caractérise bien la vision coréenne de la ville : il n'est pas question, ici, de constituer un « stock » de bâtiments qu'il faudrait conserver à l'exemple de Paris qui accumule tous les styles architecturaux depuis Henri IV jusqu'à Christian de Portzamparc.

Car, au-delà des apparences, ce modèle est foncièrement instable. Un système qui réunit à Daegu pas loin de 300 000 habitants dans un tanji unique, qui construit à Séoul un ensemble résidentiel dont certains ascenseurs montent jusqu'au 72ème étage, peut-il encore trouver de nouveaux buts vers lesquels porter ses ambitions ? Le grand enjeu de l'urbanisme coréen aujourd'hui est de déterminer quelle sera l'issue de cette course au gigantisme.

Références

Valérie Gelézeau : Séoul, ville géante, cités radieuses, préface de Jean-Robert Pitte, CNRS Éditions, 2003.

Yim Seock-Jae : Roofs and Lines et The Traditional Space, Ewha Womans University Press, 2005.

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